L’installation El Castillo de l’artiste Jorge Méndez Blake résume parfaitement l’expression du pouvoir des mots. Comment la lecture peut changer les choses et faire tomber les murs les plus solides de notre société.

L’art peut prendre plusieurs formes et elle s’exprime bien souvent comme une métaphore d’une idée. Dans l’oeuvre El Castillo de l’artiste mexicain Jorge Méndez Blake, vous vous trouvez devant un simple mur de briques de plusieurs mères de long. Un mur aux briques rouges abîmés qui a fait son temps mais qui semble toujours tenir solidement sur ses fondations. Pourtant en son centre, vous observez un décalage dans les lignes de cette construction. Ces briques ne sont plus parfaitement alignées, tiennent toujours mais semble fortement ébranlées par quelque chose. Est-ce un simple défaut de construction ? Est-ce le temps et l’usure ? Une brique plus fragile que les autres ? C’est en réalité un simple livre posé sous la base de ce mur qui cause autant d’effet précurseur d’un effondrement.

Ce déséquilibre pose question. Comment un simple petit livre peut-il autant ébranler un système solide conçu pour durer ? Le Château de Kafka est pourtant un livre inachevé, édité après la mort de l’écrivain. Le récit suit les aventures de K., qui se bat pour entrer en contact avec les autorités du village où il vient d’arriver, afin d’officialiser son statut d’arpenteur. Mais le « château » où résident les fonctionnaires demeure inaccessible. Sombre et irréel, ce livre traite de l’aliénation de l’individu face à une bureaucratie qui a coupé tout contact avec la population. Aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands romans du xxe siècle, l’œuvre aurait dû être détruite, comme tous les romans de Kafka, selon la volonté de l’auteur, mais Max Brod, son ami, s’y refusa. Comment ce livre qui n’aurait jamais du exister s’est retrouvé sous ce mur alors ? Une merveilleuse trouvaille métaphorique de Jorge Méndez Blake.

El Castillo questionne, par ce léger déséquilibre dont on imagine les effets dévastateurs… Le mur menace de s’écrouler par cette présence incongrue de ce livre. Métaphore singulière du pouvoir des mots et du rapport au pouvoir dans nos sociétés. Toute personne peut être submergé par le poids de nos groupes, mais il suffit d’une personne pour faire vaciller l’ensemble. D’autant plus si cet individu a nourri sa curiosité par la lecture, s’est ouvert l’esprit et sa connaissance par cette curiosité. Il y a bien un livre qui vous a changé à jamais. Une lecture qui vous a provoqué une nouvelle perception du monde et des autres. El Castillo date de 2007 mais porte toujours aujourd’hui et aussi fort ce message intemporel, cette volonté de secouer le système établi par la force des mots et de la connaissance.